Je suis parti le 30 Décembre 2017 pour une randonnée entre Etchmiadzine et Gyumri. Je voulais échapper à ma routine, le bruit infernal des automobiles et de la promiscuité humaine. Je voulais voir des gens, des villages, et des montagnes, mais je voulais être seul pour me donner un peu de temps. C’est pour cela que j’ai décidé de marcher. Lorsque nous marchons, les éléments ne défilent pas, ils sont profilés. Nous bougeons lentement à côté d’eux et nous nous l’approprions. Je voulais arrêter cette course constante contre la montre. Le travail. Je n’avais plus envie de me vendre au temps, ou plutôt au temps de me vendre.
J’avais planifié ce trajet pour voir les frontières arméno-turques. J’allais traverser peut-être vingt villes et villages et suivre les rails entre Armavir et Gyumri, que j’allais voir pour la première fois.
L’hiver était opportun pour ce genre de motivation car il imposait l’effort et le surpassement de soi. Je devrais trouver un toit dans chaque village et je ne connaissais personne sur mon trajet. C’était la semaine du Nouvel An. Je me fiais donc à l’hospitalité arménienne.
J’ai marché environ 20 kilomètres pendant 7 jours.
J’étais invité à la soirée du Nouvel An au village de Myasnikyan, où je me suis fait quelques amis qui pensaient que j’étais fou de ne pas prendre la voiture ou le train.
Beaucoup de conversations me sont restées en tête. J’ai trouvé l’âme Arménienne dans ces villages, ces sourires, et cette jeunesse qui allait au service militaire. Dans les dolmas, la vodka, le cognac, et la compote. Dans les keuftés. Dans ces évocations de la Grande Arménie. Dans Ararat que j’ai vu au lever du jour. Dans ces montagnes enneigées. Dans ce froid. Dans ces chiens qui aboyaient sur moi et ceux qui me chassaient au pas de course. Dans ces troupeaux. Dans ces visages ridés. Dans ces klaxons. Dans cette hospitalité. Dans ce mélange de haine, d’amour et de regret que j’ai ressentis dans les voix de ceux qui me racontaient leurs histoires.
J’ai dormi dans cinq villages : Myasnikyan, Karakert, Aragatsavan, Aniavan, and Aghin. Je n’ai pas pu trouver de logements deux fois : à Karakert (où j’ai dormi dans l’office du contrôleur des rails) et à Aniavan (où j’ai dormi dans une des chambres de la salle de fête du village).
J’ai suivi les rails. J’ai vu les trains filer et failli me faire renverser lorsque je marchais sur les rails.
Beaucoup de ruines sur mon chemin. Des villages et des maisons abandonnés.
A Karakert et les autres hameaux par où je suis passé, les gens m’ont averti qu’il y avait des loups sur mon chemin. D’autres m’ont dit qu’il n’y en avait pas. Cela m’a mis le doute mais j’ai quand même continué. Heureusement, ou malheureusement, je n’en ai croisé aucun.
Le dernier jour de ma randonnée, le brouillard a tout masqué. Il s’est associé avec la neige et le ciel blanc pour que soit visible seulement la route goudronnée. J’ai alors entendu un muezzin chanter. J’ai entendu la Turquie alors que j’étais en Arménie. Les frontières ne veulent rien dire, et c’est sincèrement beau.
J’ai été arrêté par deux soldats : un russe et un arménien. Ils m’ont questionné pendant une heure et ont examiné mon passeport. Ils ne m’ont pas laissé finir ma randonnée mais m’ont ramené à l’entrée de Gyumri en voiture. C’était le 5 janvier. C’était le Noël Arménien le lendemain. J’ai commencé à écrire mon récit de voyage, que j’ai fini il n’y pas longtemps. Puis le lendemain, j’ai profité de l’excitation de Noël dans les rues ensoleillées de cette belle et grande ville. Ce fut une expérience incroyable. Cette semaine fut aussi intense qu’un mois de ma vie.
Ces personnes que j’ai rencontrées étaient loin des préoccupations des gens de la capitale. Ils se contentaient de partager, manger, boire et faire en sorte qu’ils puissent continuer à vivre ainsi. Pas besoin cependant de les idéaliser. Ils refuseraient de souffrir de la pathétique compassion des citadins et sont humblement satisfaits de pouvoir respirer.
Et ces fils barbelés et tours de surveillances que j’ai traversés étaient ridicules comparé à ce qu’ils pensaient s’être appropriés : tous ces paysages que j’avais vu, ces pics immaculés, ces étendues multicolores, ces forêts. Ils n’ont pas de noms arménien ou turc, mais plutôt ce sentiment magique émanant d’eux. Cette magie, qui surpasse toutes les nations.